Aimé et les lézards de la guerre.

Aimé et les lézards de la guerre

 

L’Aprilia d’Aimé.

 

Texte et photos de C Camberoque        Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur

 

Aujourd’hui je suis allé chercher dans une grange où elle était entreposée depuis 15 ans, une 125 Aprilia Pegaso.

François, le cousin qui me l’a très gentiment cédée, l’avait donnée en cadeau à Aimé, son père : elle a été offerte deux fois !

Comme moi, Aimé adorait rouler sur sa moto, traverser les vignes en hiver ou au printemps, franchir les cols des Pyrénées ou rouler le long de nos étangs de la lagune Languedocienne.

 

Aimé a disparu depuis trop longtemps. Son grand coeur avait lâché au début d’un été. Depuis sa moto était sous une bâche dans la pénombre d’une de ces remises qui à la campagne servent à entreposer les objets inutiles mais qui pourraient servir, les bonnes bouteilles et les pommes de terre à l’abri de la lumière pour qu’elles ne germent pas. 

125 Aprila Pegaso © C Camberoque 

  Aimé était un colosse parfois rugueux, il se donnait des airs de grande gueule mais il était dans le fond un tendre. Il avait le physique d’un joueur de rugby. Un vrai pilier. Je me souviens de l’avoir porté à l’arrière de ma Honda 500 XLR. Il me dépassait et regardait la route par dessus ma tête. On devait avoir de l’allure avec nos 250 kg a nous deux sur la vaillante Honda qui heureusement poussait comme un tracteur. « Hé magnac, ne vas pas trop vite ! »

 

Aimé adorait se souvenir de sa jeunesse. Du temps où, lorsqu’il avait fini sa semaine de travail dans les vignes des Corbières, il enfourchait sa Terrot, une 125 ET pour aller rejoindre sa fiancée. Il faut dire que Montsin vivait encore chez ses parents dans la région de Barbastro en Aragon. Pour lui rendre visite entre le samedi et le dimanche il fallait que notre amoureux parcoure presque 1000 km aller et retour.

 

aprilia-pegaso © C Camberoque

Aimé partait dès le vendredi soir et roulait une partie de la nuit par des routes essentiellement de montagne.

« J’avais une de ces grosses canadiennes en cuir marron avec de la fourrure sur le col. En hiver c’était dur ! Parfois il y avait de la neige et je mettais sous la canadienne plusieurs feuilles de papier journal qui me protégeaient un peu du froid ».

_terrot-125-etd1950

Lorsqu’il n’en pouvait plus il s’arrêtait et sommeillait quelques heures sur le bord du chemin. Parfois il demandait à un paysan de le laisser dormir à l’abri dans le foin de sa grange.

Ayant pris quelque repos, il repartait sur sa vaillante 125 Terrot, vers sa bien aimée pour passer quelques heures avec elle. Sauf que, bien trop vite il lui fallait penser à repartir en sens inverse direction les Corbières où il reprendrait son travail le lundi matin après avoir passé une trentaine d’heures sur sa petite bécane … et juste un petit moment avec sa belle !

Pendant ce temps d’autres motards faisaient déjà le Bol d’Or. Aimé faisait son Bol personnel et quasiment autant de kilomètres que les coureurs sur 24 heures à Montlhéry !!!

 

aprilia125-pegaso © C Camberoque 

Le reste de la semaine était consacré aux vignes. Travail que plus tard il alternerait avec celui de l’usine de gants et de chaussures où il avait décroché un emploi.

Son jardin, poules et lapins l’occupaient aussi. Sans oublier le cochon.

Le jardin était merveilleux tout bien aligné et toujours impeccable. Profitant du bon climat de la plaine de Lézignan à la bonne saison, il arrivait à faire pousser des légumes primeur de toute beauté.

Plus tard, la moto lui servait parfois pour partir à la chasse dans l’Alaric, perdreaux et bartavelles devaient être particulièrement prudents, ces jours là… Comme les champignons et les truites dans les torrents de la région de Formiguères où il montait souvent avec son attirail de pêche.

Pegaso-125-apilia-4Photo © C Camberoque    

Ainsi la vie passait. Montsin était devenue Garde-barrière. Les trains express et rapides de la grande voie ferrée Carcassonne / Narbonne passaient a pleine vitesse en rythmant leur vie et faisant trembler la maison.

Grace aux productions de la ferme et du jardin, mais également aux produits de la chasse et de la pêche, elle était devenue un sacré cordon bleu. Elle cuisinait comme un grand chef, des plats particulièrement raffinés. Je me souviens d’un jour de l’an ou elle nous avait régalé d’un canard entièrement désossé et farci au foie-gras. Quant à sa subtile paella… N’en parlons pas…

Plusieurs fois en février nous avions été chez eux tuer le cochon. Montsin préparait le porc comme on le faisait en Aragon, délicieuses charcuteries, tortetas, boudins et morcillas… C’était l’occasion de ripailles et rigolades mémorables scandées par le passage des rapides et le tintement de la cloche du passage à niveau que l’on n’entendait plus.

 

aprilia-125-pegaso3-Photo © C Camberoque   

Avec Aimé nous parlions de mes dernières acquisitions en matière de motos et de ses souvenirs.

 Un jour il évoquait la dernière guerre, l’occupation et les restrictions :

« L’hiver était le moment ou il fallait tailler les vignes et dans la plaine il n’y faisait pas bon, que ce soit par vent marin ou vent du nord.

En ce temps là, les ouvriers agricoles passaient toute la journée dans la nature et ne rentraient pas chez eux pour déjeuner à midi. Même si on avait une Terrot…

On avait toujours un fusil à portée de main ; quand on tuait un lapin ou quelques oiseaux, on les cuisait sur un feu de sarments. Mais comme par hasard il n’y avait pas beaucoup de gibier, pendant la guerre, tandis que les chasseurs qui traquaient le moindre bout de viande étaient nombreux ! »

Alors un autre animal devint la cible des chasseurs, viticulteurs affamés.

 125-pegaso-apriliaPhoto © C Camberoque

« Les vignes n’avaient pas connu de remembrement en ce temps là. Elles étaient bordées de haies et de buissons dans lesquels vivaient une sorte de gros lézards verts. Certains pouvaient mesurer dans les trente ou quarante centimètres pour les plus gros. Leurs corps étaient gros comme le poignet. A cette époque il n’y avait pas tous ces pesticides qui ont décimé beaucoup d’espèces comme ces lézards qui ont disparu depuis longtemps.

Nous les attrapions, ce qui n’était pas facile car ils étaient très vif très rapides. Mais ils pullulaient dans tout le vignoble et ses alentours.

Pouvant atteindre 40 cm, Lacerta bilineata : le plus grand de nos lézards après le lézard ocellé.

Pouvant atteindre 40 cm, Lacerta bilineata : le plus grand de nos lézards après le lézard ocellé.

 Certains étaient charnus comme des côtelettes d’agneau de lait et nous les faisions cuire pareillement.

Lorsqu’on avait vaincu les premières appréhensions il faut avouer que ces lézards étaient très bons et particulièrement goûteux. Rapidement tout le monde adorait ça et les copains des vignes voisines venaient déjeuner avec nous. Croustillants et bien salés sur une tranche de pain et avec un coup de vin, on se régalait  de ces lézards !

Lézard vert : Lacerta-viridis

Lézard vert : Lacerta-viridis

Un beau jour c’est arrivé aux oreilles du patron. Un bourgeois, médecin à la ville. On l’a vu arriver un midi attiré par la fumée et l’odeur de grillade. On était surpris. Il s’est mis à manger avec nous et à notre grande surprise il a trouvé ça bien bon. Il disait : mais c’est absolument délicieux ! Délicieux ! Pendant tout le reste de la guerre il venait de temps en temps manger avec nous. Tant et si bien qu’il nous proposé de commercialiser les lézards dans un restaurant pour lancer ce nouveaux mets !

Puis la guerre a fini et nous avons oublié les lézards des vignes ».

 

 Lorsqu’elle sera restaurée et aura redémarré, je vais bientôt rouler sur la dernière moto d’Aimé. Et les motos transportent toujours le fantôme, l’âme de leurs propriétaires. Elles sont les témoins d’une vie, d’une époque et les gardiennes des souvenirs, des errances et aventures de tous leurs précédents propriétaires dont les voix se fondent dans le chant du moteur.

 

Sûr ! Dans le ronron de la petite  Aprilia, il y aura le souffle de tes souvenirs, Aimé, et je tendrais toujours mon oreille pour entendre ton murmure.

 

 

 


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